mercredi 23 mai 2018

Consommer local et consommer bio

S’associer pour mieux manger !


Consommer local et consommer bio

Manger bio ou privilégier les produits locaux ? Ces deux notions, souvent opposées dans les débats, ne sont pas incompatibles ! Vos doutes partiront en fumée après avoir découvert la causerie entre Sylvie Bonvin-Sansonnens (SB), agricultrice, présidente de Bio Fribourg et Daniel Blanc (DB), commerçant et restaurateur, président de Terroir Fribourg.

Quelle est votre propre définition du bio ?

Daniel Blanc (DB) Un produit bio provient de la nature, d’une terre travaillée avec respect, sans ajout de produits phytosanitaires. Le bio passe d’abord par le producteur qui doit être convaincu de ce qu’il produit.

Sylvie Bonvin (SB) Un produit bio se différencie d’un produit conventionnel car il a été produit sans produit chimique, sans pesticide ni engrais minéral. En ceci, il est censé ne pas contenir de résidus de ces intrants. Un produit bio est cultivé en partenariat avec la nature, selon des méthodes respectueuses de l’environnement, de la nature, des personnes et des animaux. Il permet de redécouvrir des anciennes variétés plus résistantes aux maladies et possédant souvent d’autres qualités nutritionnelles.

Qu’apporte de plus de consommer local ?

DB Consommer local est un acte citoyen par lequel le consommateur découvre ce qui est produit près de chez lui. Cette éducation sociale permet de connaître la provenance des aliments que nous consommons, d’avoir conscience par exemple que le blé poussant dans le champ voisin deviendra une succulente Cuchaule AOP !

SB Consommer, c’est un moyen de rendre sa région vivante. Souvent, on ne s’en rend pas compte, mais acheter est un acte politique. On sait que quand 1 franc est dépensé dans une région, par un effet multiplicateur bien connu, cela rapporte 2.50 francs à la région, notamment en terme de places de travail. Lorsqu’on dépense 1 franc à l’étranger, cela rapporte 1 franc à l’étranger… Dépenser dans sa région permet de valoriser un savoir-faire local, celui des producteurs et des artisans. De plus, cela évite le transport qui représente une charge environnementale énorme.

Sylvie Bonvin, entre un kilo d’asperges produites dans le canton de Fribourg, non labellisées bio et un kilo d’asperges bio importées d’Espagne, quel sera votre choix ?

SB Je choisirai les asperges issues de l’agriculture locale, pour autant que j’aie confiance dans le mode de production. Je n’aime pas cette question qu’on nous pose souvent, car elle met en concurrence les « bio » et les « conventionnels », alors que nous sommes justement complémentaires. D’autre part, si un consommateur achète du bio étranger, c’est qu’il n’a pas confiance dans les producteurs locaux et ça doit les faire réfléchir. Il est possible également qu’il n’y ait pas assez de producteurs bio locaux pour satisfaire à la demande.

Associer la notion de bio au régional n’est pas incompatible, mais les producteurs restent tout de même réticents. Seules 8%des exploitations fribourgeoises sont certifiées bio, ce qui place le canton de Fribourg parmi les mauvais élèves par rapport à la moyenne suisse (14%). Comment expliquez-vous ce taux ?

SB Les producteurs fribourgeois ont la chance d’avoir des produits locaux forts comme le Gruyère AOP et le Vacherin Fribourgeois AOP dont les Interprofessions ont bien géré le marché et normé la production dans le respect de l’environnement. Par conséquent, la question du bio se pose moins de ce point de vue-là. Dans les régions de grandes cultures comme la Broye, la génération de nos parents a vécu les travaux des champs à la main, désherbage, sarclage... L’arrivée des pesticides a été vue comme une libération à l’époque. Leur dire que ce progrès a rendu les gens malades et a détruit la nature était impossible, tout comme passer au bio revenait à leur sens à effectuer un retour en arrière qu’ils ne pouvaient comprendre.

DB Le canton de Fribourg bénéficie d’une école d’agriculture de très haut niveau, certes moins axée sur le bio que ses sœurs d’Outre-Sarine, mais qui a rendu les exploitations compétitives et fortes. Le bio ainsi que les Interprofessions du Gruyère AOP et du Vacherin Fribourgeois AOP de par leur cahier des charges ont fait prendre conscience aux agriculteurs la nécessité de produire dans le respect de l’environnement.

Outre des raisons de conscience du consommateur, comment envisageriez-vous de sensibiliser le consommateur de la nécessité de consommer local ?

DB L’importation des produits étrangers, qu’ils soient bio ou non, est une catastrophe environnementale, notamment à cause de leur transport, de leur réfrigération et de leur emballage. Je serais donc d’avis de taxer ces produits et de redistribuer cette taxe écologique non pas au niveau suisse, mais dans chacun des pays afin de soutenir des défis environnementaux propres à chaque type de culture. Mais le consommateur doit savoir qu’il existe à côté de chez lui des produits, bio ou conventionnels, cultivés ou transformés dans le respect de la nature.

SB Tout à fait ! La proximité va sauver notre agriculture locale, c’est ce que nous devons défendre, en bio comme en conventionnel. Mais c’est au producteur de convaincre le consommateur de la nécessité de consommer local. Pour cela, il doit être fier de ce qu’il fait et retrouver le lien direct avec le consommateur. Jusqu’à présent, ce rôle a été délégué à la grande distribution qui en profitait pour dicter des types de productions. Un dialogue est nécessaire entre le consommateur et le producteur, afin que chacun reprenne son rôle, que le distributeur ne soit pas le seul à décider de ce qui doit être produit et comment. Quand la brasserie Cardinal était encore active à Fribourg, à aucun moment elle n’a demandé aux agriculteurs du canton de produire les matières premières. Depuis son départ, plusieurs brasseries artisanales ont essaimé et elles souhaitent de l’orge brassicole fribourgeois. Ce geste représente l’avenir ! Discuter des types de variétés avec les spécialistes, promouvoir le produit fini auprès du consommateur en soulignant que la matière essentielle a été produite par nos soins sont tellement valorisants ! Dans cette relation consommateur-producteur, Terroir Fribourg occupe la place centrale, l’association est là notamment pour redonner du sens au travail du paysan.

DB Terroir Fribourg est effectivement là pour soutenir les initiatives entrepreneuriales des producteurs et des artisans en étant le trait d’union entre eux et les consommateurs. Nous pourrions même aller plus loin et envisager une implication plus engagée de l’Etat afin de soutenir de nouvelles professions découlant de ces besoins de productions artisanales locales. Dans l’exemple que vous citez, pourquoi ne pas créer à Fribourg une malterie soutenue par l’Etat ?

SB C’est là que c’est génial ! On parle ici de la bière, mais on peut parler de sirops, de pâtes, de vinaigres… Le savoir-faire est là et ne demande qu’à s’adapter !

Ressentez-vous une volonté politique d’aller dans ce sens-là ?

DB Au niveau politique, j’ai l’impression que l’on voit les problèmes plutôt que les solutions. C’est un réflexe de peur, l’Etat aurait presque tendance à aider ceux qui ont déjà réussi… Il faut d’abord prouver, ensuite on vous aide.

Vous parliez précédemment de fierté, celle du paysan pour son travail, sa terre, ses produits. Comment vos organisations respectives peuvent aider à la développer ?

SB Ce qui arrive ces derniers jours avec l’arrivée de l’AOP de la Cuchaule est un excellent exemple car son cahier des charges est intraitable sur l’origine des produits qui doit être fribourgeoise (excepté le safran ndlr). J’ai reçu des demandes de plusieurs boulangers désireux de fabriquer de la Cuchaule AOP bio pour des produits certifiés comme des œufs, du beurre, du blé. Quand on est paysan et qu’on nous appelle en nous disant « Quelqu’un a besoin de tes œufs pour fabriquer un produit que tout le monde adore et qui fait l’image du canton de Fribourg ». C’est cela redonner confiance aux producteurs.

DB Ce qui pourrait être vu comme une contrainte est en fait un moteur de développement ! Les paysans ont un avenir. Au lieu de voir ce qu’on ne peut pas faire, soyons plutôt ouverts à ce que l’on peut changer, faire évoluer. Terroir Fribourg a engagé depuis 2017 un nouveau label, la « Certification Terroir Fribourg ». Une telle certification, contrôlée par un organisme externe, est importante pour montrer au consommateur l’ensemble des efforts effectués par les artisans pour mettre en avant les denrées provenant du canton de Fribourg. Tout cela forge la conscience du consommateur à qui revient la décision de l’acte d’achat final.

Le 22 mai 2018, Christelle Grangier



[1] www.bio-freiburg.ch consulté le 4.5.18